Interview – Mohamed Cherif Haidara, Président du Conseil Supérieur de la Diaspora Malienne (CSDM) : ‘’La diaspora malienne a toujours été à l’opposition’’

Mohamed Cherif Haidara est le président du Conseil Supérieur de la Diaspora Malienne (CSDM). Depuis 5 ans, son association s’est illustrée parmi les plus dynamiques de la société civile du Mali. Au-delà des questions de migrations auxquelles elle s’est dédiée, elle est très présente dans la gestion quotidienne de l’actualité intérieure de son pays. Les expériences de son président Mohamed Cherif Haidara à travers le monde lui inspirent un regard intéressé sur la situation sociopolitique des pays de la sous-région. Dans le présent entretien, il se prononce sur les récents évènements ayant entrainé le départ du président malien Ibrahim Boubacar Keita, les acquis du CSDM ainsi que la place de la diaspora dans la transition en préparation.

  • Au Mali, la contestation populaire entamée depuis plusieurs mois a eu raison du pouvoir Ibrahim Boubacar Keita avec l’intervention des militaires. Dans quel camp se situait la diaspora malienne ?

Honnêtement, la diaspora se situait dans l’opposition. Nous avons même été agréablement surpris de voir certains membres du RPM (parti présidentiel) en Europe et aux Etats-Unis, partisans du M5 RFP parce qu’ils trouvent les revendications pertinentes et bien fondées. La diaspora a toujours été à l’opposition. IBK lui-même, quand il était en France, s’opposait au régime d’ici. C’est dû au fait que c’est le milieu qui change l’homme et que l’homme ne peut pas changer son milieu. Ils sont dans des milieux démocratiques dont ils épousent la façon de voir et voudraient aussi que leurs pays d’origine qui se disent démocratiques fassent pareil. Il y a beaucoup de choses qui ne marchent pas. Un des anciens opposants disait d’ailleurs à propos que s’il y a quelque chose à remanier c’est le Président lui-même, même si (cet homme) Tiebilé Dramé a fini par devenir Ministre des Affaires Etrangères de IBK.

  • Bien avant cette actualité, on connait les revendications du CSDM qui sont liées aux questions de migrations, les conditions de départ, de retour et de vie dans les pays d’accueil, sans oublier leur représentation dans les institutions de la République. Avez-vous des acquis à revendiquer ?

Oui, il y a des acquis. Déjà, au Dialogue National Inclusif (DNI), nous avons obtenu d’avoir des députés à l’Assemblée nationale. Dans les résolutions, cela devrait se faire avant fin 2020, ce qui est déjà compromis. Je n’y croyais pas de toutes les façons parce qu’il fallait beaucoup de travail et d’argent pour ces élections. Mais cela veut dire que nous allons avoir des députés désormais. Nous réclamons le quota de 10% à l’assemblée quel que soit le nombre. Il y a 10 nouvelles régions qui sont créées et la diaspora sera soit une région ou une circonscription. Quoi qu’il en soit, nous exigeons toujours les 10%.  Il y a également la question de la carte NINA. Sa disponibilité ainsi que sa conformité avec l’identité des personnes rencontrent beaucoup de difficultés. Nous avons identifié environ 70.000 personnes dans cette situation et transmis la préoccupation au Premier Ministre et un compromis avait été trouvé avant les évènements (les manifestations contre le régime d’Ibrahim Boubacar Keita, ndlr). Le 3e acquis est le principe d’impression de nos passeports au Mali. On ne peut pas faire par exemple nos cartes d’identité en France et vouloir qu’elles soient sécurisées.  Puis, il y a le forum de la diaspora africaine dont le CSDM est membre fondateur. La prochaine édition se tiendra à Paris en novembre prochain puisque la date du 21 juin a été repoussée à cause de la COVID 19. Tous les pays sont représentés. Ensuite, avec la compagnie Air Burkina, nous avons pu ouvrir l’aéroport de Kayes qui était fermée depuis. Avec cette compagnie de bon voisinage, nous avons pu desservir des régions autres que Bamako. Ce fut un soulagement et nous y étions. Nous sommes allés constater l’état de la route menant à Kayes avec les jeunes ressortissants de cette région, etc. Les acquis sont nombreux et les acteurs de la diaspora sont très regardants sur ce qui se passe au pays. Ce qui manquait jusque-là, ce sont des revendications cohérentes et le suivi qui va avec.

  • Parlant de la problématique de l’intégration avec des institutions comme l’UEMOA ou la CEDEAO, les Maliens et les autres africains se sentent-ils bien hors de leurs pays d’origine ?

Tout se passe bien une fois à l’intérieur du pays d’accueil. Mais avant d’entrer dans un autre pays, il y a problème puisqu’on rackette les gens. De part et d’autre de nos frontières, tu payes les 1000 Fcfa pour passer. C’est dire qu’il y a encore du travail à faire. Nous avons effectué des missions sur certaines frontières. Sur le plan des investissements, les choses avancent mieux. Vous avez un Burkinabè qui a la 3e licence de la téléphonie mobile au Mali, un Ivoirien qui est un grand acteur dans l’hôtellerie et des Maliens qui investissent dans d’autres pays également. Le vrai problème c’est donc le transport routier des passagers. A l’aéroport, on ne demande 5 F à personne. En Côte d’Ivoire, les autorités n’acceptent plus la carte consulaire à cause du terrorisme et du fait qu’elle n’est pas sécurisée. Nous en souffrons énormément. Il faut que la carte soit biométrique, sinon dans d’autres pays, on n’en parle pas.

  • A votre avis, quelle place occupe la diaspora malienne aux plans africain et mondial ?

Nous occupons une très bonne place par rapport à notre pro activité et nos idées. Par exemple, le forum de la diaspora africaine est une idée de la diaspora malienne. Nous n’en avons jamais eu de pareil. Nous allons avoir le forum sur l’investissement de la diaspora avec le Maroc en octobre ici au Mali. Notre pays a aussi été le 2e à voter une loi comme la Politique Nationale de Migration (PONAM). Il nous manque maintenant une institution financière comme une banque de la diaspora ou un fond d’investissement de la diaspora. Nous sommes très avancés sur le projet d’un investissement participatif qu’on appelle Fond d’investissement de la diaspora malienne qu’on veut élargir à l’échelle africaine. Nous sommes très attentifs à la politique intérieure de nos pays respectifs auxquels nous envoyons souvent des réflexions à travers leurs dirigeants. La diaspora malienne est donc très dynamique et beaucoup l’ont copiée dont certains d’ailleurs font mieux que nous. C’est le cas du Sénégal où elle compte 15 députés avec toutes les facilités et sont pris très au sérieux par le gouvernement. Je suis sûr que c’est ce qui finira par arriver en Côte d’Ivoire et ailleurs. Maintenant, il faut que le Malien qui est au Burkina et qui se sent bien chez lui, sache aussi qu’il doit forcément se rendre à l’ambassade pour avoir sa carte consulaire. Il y a une grande communication à faire à ce niveau et nous pensons que la carte consulaire doit être gratuite.

  • Quel est votre regard sur la situation sociopolitique de certains pays voisins où les élections présidentielles pointent à l’horizon avec des tensions déjà visibles sur le terrain ?

Nous nous inquiétons pour ces pays parce qu’ils ont tous en commun de ne pas vouloir recenser correctement la diaspora. Par exemple, les Burkinabè sont très nombreux en Côte d’Ivoire. Mais la plupart d’entre eux ont une double nationalité et ont refusé de prendre leurs cartes d’électeurs. S’ils l’avaient tous fait, ce sont eux qui allaient désigner le Président du Faso. La Guinée a plus de 2 Millions au Sénégal, et c’est le même cas. Vous imaginez qu’avec 6 Millions de Maliens de l’extérieur dont 3 millions en Côte d’Ivoire, dans le fichier électoral actuel, nous n’avons que 452900. Même si nous votons tous pour un seul candidat, ça ne fera aucune différence. On se bat donc pour un réel recensement et un nouveau fichier électoral. Mais les gouvernements ont peur parce que nous sommes nombreux et se disent qu’avec l’influence que nous pourrions aussi avoir sur nos familles à cause des ressources que nous envoyons, c’est la diaspora qui pèsera sur la balance pour élire un président dans nos pays respectifs. Il y a donc une bataille à mener.

  • Vous êtes de ceux qui donnent souvent les nouvelles de l’opposant malien Soumaila Cissé, enlevé depuis plusieurs mois. Que pouvez-vous nous dire à son sujet ?

Il va bien et il est au Mali. Bientôt Soumaila sera libéré et l’ensemble des pays du G5 Sahel sont engagés pour sa libération. C’est ce qui a été arrêté pendant le sommet du G5 à Nouakchott en présence du Président Français Emmanuel Macron.

  • Suite au départ d’IBK, l’armée a mis en place le Conseil National pour le Salut du Peuple (CNSP). Comment envisagez-vous la transition que les militaires cherchent à mettre en marche ?

Nous avons été reçus par le CNSP et nous leur avons dit le point de vue de la diaspora. Nous sommes constitutionnalistes mais tout le monde savait qu’on allait finir par un vide constitutionnel. Ils sont venus parachever comme l’a fait ATT en 1991. Nous leur avons dit de travailler la main dans la main avec le M5 RFP parce que la diaspora malienne du M5 a fait énormément d’efforts en organisant des marches, des rencontres avec des députés, sénateurs et autres leaders d’opinion en Europe. Ils ont même cotisé de l’argent pour soutenir le M5 à Bamako pour mener à bien la lutte. Nous proposons d’accepter les 12 mois, indiqués par la CEDEAO, pour arriver aux reformes des institutions et si l’on ne finit pas dans ce délai on aura le loisir de demander une prolongation pour les achever. Aussi, la diaspora veut le poste soit de président de l’assemblée, de premier ministre ou de Président de la transition parce que nous représentons 30% de la population. Nous voulons que notre proportion de 30% soit respectée dans toutes les institutions.

Le CNSP a commis quelques erreurs qui ont été corrigées. Ils vont travailler avec le M5 comme le mouvement démocratique en 1991 a travaillé avec ATT. Il faut que le CNSP change de nom ou élargisse le conseil pour inclure les partis politiques et autres s’ils veulent une inclusivité. Pour ce qui est de l’architecture, on propose Mahmoud DICKO comme président des sages à la tête d’une bonne quinzaine de personnes venues des différentes légitimités coutumières, religieuses et autres. Ceux-ci vont jouer un rôle de médiateur, d’autorité morale qui pourrait intervenir au besoin entre le CNSP et les organes qui seront mis en place. La diaspora n’a pas de problème que la transition soit dirigée par un militaire ou un civil, c’est le profil qui compte. Nous venons de participer aux journées nationales de concertation pour valider les termes de référence de ladite transition. En tous les cas, la diaspora n’ira pas cette fois-ci aux élections présidentielles si le fichier électoral n’est pas révisé avec notre nombre de 452900 sur plus de 8 Millions d’électeurs.

Propos recueillis par Idrissa DICKO à Bamako (Diaspo24.info)

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